Didier Lucca est, avec Halary, Charles Demagne, Arnys, Courtot et Charvet, l’un des derniers chemisiers pratiquant la grande mesure à Paris. Il exerce son savoir-faire au 58 boulevard des Batignolles, dans le 17e arrondissement. Nous avons rencontré monsieur Lucca, et l’avons interrogé sur la nature d’une vraie chemise sur mesure.
Quelle est l’histoire de Lucca ?
En 1939, mon grand père était chemisier avenue de Wagram et rue de Maubeuge puis a ouvert trois magasins. Mes parents ont créé Lucca. Le magasin porte le nom de la ville natale de mon père (NDLR : Lucques, en Toscane). Mes parents jugeaient que ce nom s’apparentait judicieusement à « Sulka », le chemisier parisien le plus réputé au monde, à l’époque. La réputation du magasin a été gagnée avec les années. Dans un métier artisanal, le bouche à oreille est capital.
Quel type de mesure fournissez-vous ?
Je fabrique de la chemise sur mesure, c’est-à-dire qu’il ne s’agit ni de grande mesure, ni de demi-mesure, mais de mesure telle qu’elle doit être.
La personne qui effectue le patronage garde la mémoire de son client ; il crée une chemise à partir de toutes les informations implicites récoltées lors de la rencontre avec son client. Il procède également à l’essayage et concrétise ainsi son travail. Il s’avère impossible à plusieurs personnes différentes de créer une chemise pour un client. Une mesure seule est insignifiante : une personne qui mesure 110 cm de tour de poitrine peut avoir des pectoraux ou des dorsaux développés : la chemise sera faite différemment en fonction de sa morphologie. Il peut en outre exercer un métier sédentaire face à un écran d’ordinateur, ou un métier plus ample, de violoniste, par exemple : de fait, l’habillage ne sera pas identique. Le patronage, les mesures et l’usage de la chemise sont synthétisés par une seule personne afin d’atteindre la perfection.
Le sur-mesure crée au millimètre près des chemises à la taille et aux goûts du client mais qui s’adaptent surtout parfaitement à sa morphologie et le met en valeur. Je conseille la teinte, la forme du col, et la ligne. Il s’agit d’éduquer le goût des clients, ou de les mettre en garde contre le désavantage des souhaits qu’ils émettent en matière de forme, de teinte, de coupe.
Pouvez-vous expliquer le processus de la fabrication d’une chemise de l’accueil du client à la livraison ?
Après la prise de mesure, il faut effectuer un ou plusieurs essayages d’un bâti cousu à grands points dans un des tissus choisi par le client (de préférence en popeline, car elle laisse apparaître tous les défauts, à la différence de la soie). En trois essayages maximum, je dispose d’une vision suffisante pour procéder à la fabrication des chemises. Un essayage dure en moyenne une demi-heure.
Après l’essayage, la correction est portée sur le patron en papier, qui est archivé dans le magasin. La fabrication est ensuite lancée. Le bâti est désossé dans le magasin parisien immédiatement après le dernier essayage, car je m’efforce de corriger le bâti en ayant le souvenir du client.
Dans le magasin, nous coupons les commandes urgentes ; les autres commandes sont coupées à notre atelier, situé en Picardie. Le coupeur prépare une chemise à monter. Toutes les chemises sont coupées aux ciseaux sur la base des patrons en papier.
Sachez à ce propos que chaque paire de ciseaux correspond à un tissu. Une paire de ciseaux que j’utilise souvent a d’ailleurs été achetée d’occasion par mon grand père en 1939.
A partir d’un « menu de travail », une mécanicienne procède aux parements (cols et poignets) et utilise une machine à coudre dédiée à cet exercice. Une autre coud le corps de la chemise avec sa propre machine. Enfin, une troisième mécanicienne prépare le travail (repasse la gorge, le bord de manches, de chemise). Je procède au contrôle à Paris, où ma mère repasse les chemises avec professionnalisme.
Quels sont vos fournisseurs de tissus de chemise favoris ?
J’utilise des tissus suisses et italiens (Alumo et Canclini, Ferno), et des lainages anglais (pour les chasseurs et les sports d’hiver).
Certaines couleurs et titrages ont mes préférences. Il existe une différence entre le toucher du tissu, qui peut être agréable mais difficile à porter. Ma préférence va à une popeline blanche Alumo qui n’a aucun inconvénient et est très beau.
Je dispense des conseils d’entretien à mes clients. Il s’agit d’utiliser certaines marques de lessive et de bien sécher la chemise à une vitesse et une température normale. Il faut toujours retirer le baleinage amovible à l’occasion du lavage. Une chemise essorée est presque impossible à repasser. Les cols et les poignets peuvent être enduits de détachants avant le lavage plutôt que de frotter la chemise et l’user.
Exigez-vous une commande minimum de chemises ?
Absolument pas. Je conçois que les gens aient besoin de voir le résultat avant de passer commande de plusieurs chemises.
Facturez-vous un supplément en cas de demande de finitions hors du commun ?
Je ne facture pas de supplément, hormis concernant la broderie des initiales qui sont effectuées par une brodeuse à la main, à Paris. Ma démarche est celle d’un artisan et non d’un homme d’affaires. Le premier prix d’une chemise est 210 euros. Le cachemire, le lin, les lainages, la soie sont plus onéreux.
Jugez-vous que le bouche-à-oreille est un moyen de communication propre aux seniors, les jeunes gens effectuant plutôt leurs choix sur Internet ?
Beaucoup de jeunes recourent effectivement aux conseils glanés sur Internet pour orienter leur choix. La clientèle de jeunes gens est pointue et experte, ce qui n’était pas le cas dans le passé. Les gens se focalisaient auparavant sur une qualité des tissus et non sur les finitions. Je n’ai pas autant d’explications à donner à mes jeunes clients, de nos jours, car ils manient le vocabulaire afférent à la fabrication artisanale des chemises. Il s’agit sans doute du renouveau du dandysme.
Nous présenterons, dans un prochain billet, la vidéo de Didier Lucca coupant une chemise.




Bonjour,
parmi les derniers chemisiers « mesure » de Paris, vous avez oublié Courtot.
Merci pour cet interview.
Bonjour,
Je voudrais signaler que le magazine Métiers d’Art, n° Mars/avril 2010 rend hommage au métier de Tailleur. A ne pas manquer!